Afin de contribuer à la réflexion sur le froid dans les arts, la littérature, les langues, les concepts et la vision du monde, je présenterai comment l’idée de « grand froid » rapproche deux cultures, soit les cultures québécoise et russe, en agissant comme point de départ dans mon projet doctoral de recherche-création Les grands espaces, dont le pari artistique est d’écrire un roman géographique explorant les lieux de l’immensité et les paysages hivernaux comme constructions identitaires.

 

En guise d’introduction, si vous me le permettez, j’aimerais d’abord vous lire un extrait dans ma langue. Il s’agit d’un passage qui décrit un phénomène de neige en mouvement à la surface d’un lac gelé et qui, comme vous avez sans doute eu la chance de l’observer par un beau jour d’hiver, a un fort potentiel hypnotique :

 

« Du blanc. On dit du blanc, mais en fait, l’œil est ébloui par des lacérations de rose et de bleu délavés, de l’orangé clinquant au crépuscule, des zones de gris. On imagine que ce sera lisse et égal, une vraie patinoire. Mais non, de la texture partout. Des crêtes de croûte dure, des amoncellements de glace brisée et de neige chassée au gré du vent, des fissures comme des balafres forment de loin en loin un relief. Ça scintille, ça aveugle, ça vous blesse la rétine si on ne pense pas à se protéger. Ça froufroute aussi sur le lac Baïkal. Des filaments poudreux glissent à la surface, dispersés par les bourrasques. On dirait des robes de mariées en décomposition avec leurs longues traînes de dentelle en lambeaux qui s’éparpillent sur la glace, se déchirent comme des bouts de papier passés à la déchiqueteuse.

L’Ours appuie son front sur la vitre du wagon-restaurant, et ce sont ces images de fausse blancheur obsédante qui apparaissent quand il ferme les yeux. Comme si c’était désormais son seul horizon. Il presse ses paupières. Toujours ces phosphènes de paysage d’hiver aveuglant, paysage qu’il a hâte de retrouver. L’Ours, c’est son surnom depuis qu’il s’est établi en Sibérie. Il ouvre les yeux et c’est là qu’il la voit.

Anna. Une apparition, billet du Transsibérien à la main, dans l’embrasure de la porte à coulisse. Parfaitement immobile, elle paraît hésitante comme cela arrive parfois lorsqu’on doit franchir un seuil.

Moscou-Vladivostok? dit-il après un moment, se retournant pour lui faire face. »

Le roman Les grands espaces naît du désir de travailler sur le paysage et le déplacement en écrivant le récit fictif du parcours d’un personnage qui entreprend de traverser à pied le lac Baïkal en hiver. Le paysage en mouvement, propice à la divagation — d’abord contemplé et décrit le long des rails du Transsibérien puis lors de la traversée du lac gelé — est un élément important de ce roman géographique. Ce récit met en scène une femme désorientée qui a une obsession, une idée fixe de mouvement alors qu’elle traverse en train le plus vaste pays du monde, qu’elle franchit à pied le lac le plus profond de la Terre sans savoir si la couche de glace peut supporter cette traversée. La double question qui me guide dans l’écriture de ce roman est : comment traverse-t-on un territoire, un paysage; comment est-on traversé par un territoire, un paysage?

Le roman explore une géographie marquée par le vide, la fragmentation et le passage. Il s’articule autour de la traversée comme une mise en péril. Mon intention est également de développer l’idée du froid et de la froideur dans les relations humaines en mettant face à face un personnage de femme et d’homme qui semblent d’abord caractérisés par leurs différences : ils ont grandi dans des systèmes politiques opposés; elle a beaucoup voyagé, il n’a jamais quitté son pays; Anna est une femme en mouvement constant, se déplaçant sur de longues distances tandis que L’Ours a choisi de s’encabaner, de se couper du monde. Malgré ces différences, le roman fait le récit d’un rapprochement, d’une rencontre qui s’opère grâce à une sensibilité similaire face au paysage nordique. Il est étrange de résumer voire même de parler d’un roman qui est en train de s’écrire, mais je pourrais résumer Les grands espaces ainsi :

En plein hiver sibérien, une femme marche sur le lac Baïkal. « Je vais traverser ce lac », se répète-t-elle. Quelques mètres derrière elle, un homme la suit, veillant à ne pas la perdre de vue. Dans la région, on le surnomme L’Ours. Entre ces deux êtres mélancoliques et sauvages va se tisser une étrange histoire, un mélange de méfiance et de silence qui finira, à la faveur de la pureté du paysage nordique, par les rapprocher. De confidence en confidence, on assiste au récit de vies marquées par la perte de repères et la chute d’un régime politique, où le désir de liberté et l’ambiguïté des sentiments s’entrechoquent comme des plaques de glace à la dérive. Roman de la désorientation, Les grands espaces interrogera avec humour et poésie les relations conflictuelles d’une époque désillusionnée.

Mon projet de recherche-création implique, par ailleurs, de m’exposer en tant que créatrice à l’expérience du froid et de la traversée comme mise en péril en courant le marathon du lac Baïkal en mars 2019. Influencée par l’artiste Sophie Calle qui, dans Douleur exquise (Actes Sud, 2003), demande à des amis ou rencontres de fortune de lui raconter le moment où ils ont le plus souffert pour conjurer la douleur causée par une rupture amoureuse, j’ai demandé à des proches, des collègues ou des connaissances de me faire une confidence. Afin de me préparer à cette expérience nordique et pour alimenter ma recherche artistique en marge de l’écriture du roman, je leur ai demandé de me raconter le plus grand froid, la plus atroce froideur qu’ils ont connu(e) dans leur vie. Un froid météorologique, physiologique, humain, esthétique, psychique.

L’appel à tous succédait à la parution de mon premier roman, La femme de Valence, qui tire son inspiration d’un des moments les plus glaçants de ma vie : avoir été témoin du suicide d’une femme sur le toit-terrasse d’un hôtel espagnol. Encore secouée par l’écriture de ce roman, je ressentais le besoin d’être accompagnée par les « froids des autres » avant de me lancer dans mon projet d’écrire sur le froid et la froideur.

J’ai reçu une trentaine de « confidences de froid », à la fois glaçantes et touchantes, la plupart relatant un moment très intime : deuil, conflits, désarroi, perte, sensation d’effroi. Par exemple, cette confidence d’une auteure québécoise :

« C’était un appel téléphonique.

La sonnerie à mon travail. Devant un mur jaune, un bureau de mélamine et sous un néon trop clair. Le médecin qui demande si je suis à un endroit propice, si je suis entourée, elle veut me rencontrer demain… Aussitôt tout s’arrête. Froidure extrême qui me traverse le corps. Vide. Je sais ce qu’elle veut m’annoncer. Je n’ai plus aucune émotion. Rien. Pas de tristesse.

Seulement l’effort ultime pour ne pas laisser toute cette glace me tuer. Ne pas dériver avec la banquise, moi aussi. Elle m’annonce que l’échographie montre clairement que le bébé n’a pas de cerveau gauche. J’utilise un vocabulaire sans chaleur, le plus technique possible. Surtout ne rien humaniser. Rester froide. De glace.

Ça veut dire quoi? Quel genre de vie pour lui? Je demande s’il est trop tard pour un avortement. Non. Mais il faudra d’abord « tuer » le bébé dans l’utérus. Et ensuite accoucher de ce petit enfant mort que je pourrai tout de même bercer l’instant d’une nuit.

Pendant qu’il est encore chaud.

OK, merci. À demain. Bye. J’ai raccroché. J’ai écrit un texto froid à mon amoureux. Je suis allée nager avec ma sœur sans rien dire. Je suis allée au cinéma avec ma mère sans écouter le film. Je suis allée souper en silence chez mes parents.

 

Soirée de juin où il semblait pourtant faire -40 degrés.

Tout cela avec les petits coups de pieds d’un enfant qui n’existerait bientôt plus dans le ventre. Et un iceberg à la place du cœur. »

Ce qui devait être un simple exercice en marge de ma recherche et de mon exploration de l’idée de froid a fini par constituer une collection de courts récits, tous écrits dans une langue précise et évocatrice que je n’ai pas osé, pour l’instant, retoucher. Il s’en dégage une certaine forme de détachement, de vérité troublante et de beauté qui m’ont grandement donné envie de travailler à partir de ces récits, d’explorer comment je pourrais les « intégrer » dans une œuvre plus complexe. À partir de ces confidences de froid, j’ai donc écrit une nouvelle littéraire, Un grand froid, dont je vous ai lu un extrait en ouverture et qui paraîtra en 2019 dans le numéro spécial que la revue française L’encrier renversé consacrera aux nouvellistes québécois. Cette nouvelle, dont l’action se déroule dans le Transsibérien entre deux personnages — L’ours et Anna qui récolte des confidences de froid —, est ainsi une première tentative d’exploration en marge de l’univers du roman à écrire.

À ce stade du projet de création, j’ai une intuition artistique quant aux matériaux d’écriture que je compte utiliser pour explorer le paysage hivernal, la froideur dans les rapports humains ainsi que la notion de péril impliqué dans l’expérience de la traversée d’un lac gelé. Ainsi, je m’intéresse au Glossaire des glaces d’Environnement et Changement Climatiques Canada[1], une liste de termes de glace accompagnée de définitions dans lesquelles je vois une certaine poésie. Des extraits du Glossaire des glaces pourraient être intégrés au récit, en exergue des chapitres, ou serviront peut-être seulement de point de départ ou d’ancrage à l’écriture.

À titre d’exemple, les définitions de brèche de séparation :

« Étroite zone de séparation entre la banquise et une banquise côtière où les morceaux de glace sont dans un état chaotique; elle se forme quand la banquise subit un cisaillement le long de la ligne de démarcation de la banquise côtière sous l’effet d’un vent ou d’un courant fort. »

de ciel d’eau :

« Bandes sombres sur le dessous de nuages bas indiquant la présence d’eau dans le voisinage de la glace. »

de glace vitrée :

« Croûte de glace brillante et cassante formée sur la surface calme d’une eau habituellement peu saline, par congélation directe ou à partir de sorbet. Son épaisseur peut atteindre environ 5 cm. Elle se casse facilement sous l’action du vent ou de la houle, le plus souvent en morceaux rectangulaires. »

et de nilas :

« Couche de glace mince et élastique, ondulant facilement sous les vagues et la houle et formant, sous la pression, des avancées en forme de « doigts » entrecroisés. Cette couche a une surface mate et peut atteindre 10 cm d’épaisseur. On distingue le nilas sombre et le nilas clair. »

Ce qui m’importe en tant qu’écrivaine est d’écrire ce roman selon une démarche intuitive qui prend la forme d’une exploration et répond à mon désir d’être en mouvement, de progresser par élans, de laisser la place aux détours, à l’errance, à la possibilité d’être déroutée par ce projet de création, de me mettre en danger. Écrire comme on avance sur des glaces minces.

[1] En ligne : https://ec.gc.ca/glaces-ice/default.asp?lang=Fr&n=501D72C1-1&def=show0D4DF9FEC