Si les pays froids et leurs paysages hivernaux sont connus de très longue date, il faut, à la notable exception de quelques tableaux de Brueghel, attendre longtemps avant qu’il ne leur soit trouvé un intérêt esthétique quelconque : jusqu’au 18e siècle, les voyageurs en montagne, dans le Grand Nord ou en Eurasie continentale n’expriment que répulsion face aux « horreurs » de ces contrées glacées, dans lesquelles la survie reste la préoccupation principale. Cela est encore plus vrai pour ceux qui parcourent la Russie, à travers la Moscovie, la Sibérie, la Yakoutie, le Kamtchatka ou la région d’Okhotsk, qui ne bénéficient même pas des formes spectaculaires offertes par les hautes montagnes ou les icebergs. L’ennui devant la monotonie des paysages n’est que le moindre des maux qui les gagnent[1] : le pire, c’est bien entendu le froid qu’ils éprouvent et dont, au fil du 18e siècle et de l’évolution de la sensibilité, ils décrivent toujours plus précisément les effets sur leur corps : j’ai récemment évoqué cette question dans un article de la revue Viatica[2]. Je me contenterai de rappeler ici la mention de « l’horrible froid, presque incroyable » ressenti par Chappe d’Hauteroche dans les environs de Tobolsk en 1761[3] ou l’effroi de Lesseps face aux tempêtes de blizzard qu’il essuie en traversant le Kamchatka et la Sibérie orientale[4]. L’opinion des voyageurs sur ces contrées glaciales est fort bien résumée par Benyovzsky à propos de la province d’Okhotsk, qu’il considère comme « l’un des lieux les plus désagréables qui soient sur la surface de la terre », avec sa couverture de neige et de glace perpétuelle et son absence de végétation[5]. Au tout début du 20e siècle, l’ingénieur Edgar Boulangier, qui travaille à la construction du Transsibérien, dressera encore un tableau apocalyptique des paysages de l’Oural du Nord et de la Sibérie septentrionale[6].

Les avantages que ces voyageurs fort divers trouvent au froid se limitent souvent aux facilités de circulation qu’il autorise sur les terres durcies et les fleuves gelés de la Sibérie, comme le constatent, dans les années 1690, l’ambassadeur Isbrandt Ides[7] et le missionnaire Philippe Avril. Ce dernier note même qu’« on y voyage avec autant de facilité qu’on peut faire dans toute l’Europe[8] », en ayant parfois recours à une voiture traînée par « une espèce de cerf que je crois assez probablement être une de ces rennes, dont se servent les Samoyèdes » ou par « un grand chien », ou bien poussée en alternance par le vent « sur la terre couverte de neige, ou sur les rivières glacées, à peu près comme font nos vaisseaux sur la mer[9]. » On voit bien là que le père Avril ne connaissait la Sibérie que par ouï-dire !

Ailleurs, les voyageurs et les explorateurs se contentent de noter l’abondance des fourrures[10], de relever les températures inouïes, à l’instar de Gmelin, fameux explorateur de la Sibérie, au cours de son hivernage à Ienisseïsk en 1734-1735[11]. Il se borne à constater que

 

l’air était comme gelé ; il ressemblait à un brouillard, quoique le temps fût extrêmement clair. Cette espèce de brume ou plutôt cet air extrêmement condensé empêchait la fumée des cheminées de s’élever ; les moineaux et les pies tombaient et mouraient glacés, lorsqu’on ne les portait pas dans un endroit chaud. […] Tant que durait le jour qui pour lors était très court, on voyait des halos ou couronnes et des parhélies, et pendant la nuit des parasélènes […][12].

 

Le constat sera assez similaire pendant son hivernage – on devrait presque dire son hibernation – à Yakutsk l’année suivante : se limitant à observer les effets du froid sur les membres gelés, il se réfugie à l’intérieur pour se livrer à l’étude (des marmottes, entre autres) et offre aux lecteurs quelques considérations sur les habitudes alimentaires des Yakoutes[13]. Seules les aurores boréales, avec leurs couleurs chatoyantes, paraissent l’émerveiller :

 

[Elles] sont de deux espèces principales toujours uniformes. Dans l’une on voit entre nord-ouest et ouest un arc lumineux, duquel sortent plusieurs colonnes ou rayons de lumière qui ne s’élèvent pas très haut, et ne s’étendent jamais vers plusieurs parties du ciel. Sous l’arc le ciel est extrêmement obscur, cependant à travers cette noirceur on voit briller les étoiles. […] L’autre espèce commence par quelques rayons qui paraissent vers le nord, et, presque en même temps, il s’en élève au nord-est ; les uns et les autres sont isolés. Ils augmentent peu à peu, occupent dans le ciel un grand espace, s’étendent avec une vitesse incroyable, et couvrent enfin presque tout le ciel depuis l’horizon jusqu’au zénith. On les y voit se réunir, et pour lors il semble que le ciel soit couvert d’un voile de lumière parsemé de rubis, de saphirs et d’or. Rien n’est plus beau que ce spectacle ; mais lorsqu’on ne l’a jamais vu, il imprime quelque frayeur : les rayons ne se déploient qu’en pétillant, sifflant et faisant le bruit du plus grand feu d’artifice.[14].

L’évolution des sensibilités, au tournant des 18e et 19e siècles, modifie toutefois quelque peu la donne. Lesseps, l’un des lieutenants de La Pérouse débarqué à Petropavlovsk en 1787 pour aller porter les nouvelles de l’expédition à Versailles après avoir traversé de part en part le continent eurasiatique (ce qui lui prendra au total 18 mois !), se montre charmé par  l’effet « vraiment pittoresque » et cristallin des arbres pris par le gel :

 

[…] tous les sapins qui bordent en grand nombre ces rivières, y paraissaient des arbres de glace : un givre très épais, produit peut-être par l’humidité du lieu, s’était attaché à chaque rameau et en blanchissait toute la superficie[15].

 

Une vingtaine d’années auparavant, Bernardin de Saint-Pierre, alors officier du génie au service de l’impératrice de toutes les Russies, avait été l’un des premiers à entrevoir dans les tableaux offerts par les paysages glacés une ressource féconde pour l’imagination et la rêverie de ce qui ne s’appelait pas encore le romantisme :

 

Bientôt le ciel, dégagé de vapeurs, devient serein. La neige brille comme un sable de diamants ; l’air est rempli d’une poussière étincelante que le soleil tient dans un mouvement continuel […]. L’éclat de ces feux, joint à la lumière tremblante de la lune, rend les nuits d’une magnificence singulière ; le paysage est éclairé d’un jour sombre et doux. Les sapins en pyramides à différents étages, les bouleaux en masse plus étendue, les villages, semblables à des terrasses, sont couverts de neige qui réfléchit la lumière, et présentent aux yeux mille objets fantastiques. On croirait voir des forêts, des colonnes, de vastes portiques, des sphinx, des avenues entières d’obélisques et de majestueux palais d’albâtre. Si l’on marche, la scène s’anime : ce sont des centaures, des harpies, des monstres hideux ; puis des tours crénelées, une forteresse inexpugnable, le dieu Thor et sa massue, enfin toute la mythologie du nord et du midi. On n’est point le maître de son imagination, et ces jeux de la vision st quelquefois aussi frappants que si ces objets étaient véritables[16].

 

Les voyageurs romantiques allaient-ils donc finir par reconnaître « les beautés du froid » ? On pourrait l’espérer à la lecture du récit enthousiaste que fait le major écossais Cochrane de sa traversée à pied du continent eurasiatique entre 1820 et 1823, de Dieppe jusqu’au Kamtchatka. Mais s’il se réjouit à mainte reprise des splendeurs romantiques de l’Asie centrale et du printemps sibérien, il ne parvient jamais à se libérer complètement de l’impression lugubre qu’il ressent à son arrivée à Yakutsk au mois d’octobre 1820 :

 

Mais qu’est-ce qui peut ne pas être triste en Sibérie en hiver[17] ?

 

[…] le paysage est triste et désolé car il n’y a pas d’habitation dans toute la région [sur] une distance qui équivaut à la moitié de l’Angleterre[18].

 

Sa première vraie manifestation d’enthousiasme pour les pays froids, on la trouve dans le récit de son arrivée au Kamtchatka en novembre, qu’il considère comme « une des régions les plus magnifiques » :

 

De grands sapins droits et fiers bordaient le côté droit de la vallée alors que des mélèzes nains, des aulnes et des bouleaux avec des formes arquées et tordues se trouvaient sur le côté gauche. Le contraste était extrêmement plaisant alors que nous glissions rapidement le long des vallées laiteuses[19].

 

Mais il reste attristé par la désolation de la route qui le reconduit d’Okhotsk à Yakutsk, sur laquelle il découvre Outchakan, « un des endroits les plus retirés et les plus désolés que j’aie jamais vus » :

 

Je n’avais jamais aperçu autant de beaux arbres dans une région aussi froide. Il est rare qu’un paysage soit aussi beau à une telle altitude. Le calme plat, à part le murmure des eaux et des arbres. On n’entendait pas une voix, on n’apercevait personne en-dehors des membres de notre propre groupe. Pas un feu, pas même une yourte de charité – en bref, rien pour accueillir le voyageur épuisé dans un endroit où règne l’hiver éternel. Un vent d’hiver glacial balayait la vallée en permanence en détruisant presque toute la végétation[20].

 

On sent la difficulté éprouvée par le voyageur à reconnaître une forme de sublime dans ces paysages uniformes et marqués par l’absence – de couleur, de bruit, de végétation, d’animaux ou d’êtres humains. Ce sublime « négatif » de la nature glacée, il faudra attendre encore quelques années pour en trouver toute la mesure, sous la plume de Théophile Gautier voyageant en train entre Saint-Pétersbourg et Moscou au cours de l’hiver 1859 :

 

Autant que la vue pouvait s’étendre, la neige couvrait la terre de sa froide draperie, laissant deviner à travers ses plis blancs la forme vague des objets, à peu près comme un suaire l cadavre qu’il dérobe aux regards. […] On ne saurait imaginer la grandeur étrange et triste de cet immense paysage blanc, offrant l’aspect que présente au télescope la lune en son plein. Il semble qu’on soit dans une planète morte et saisie à jamais par le froid éternel. (233)

 

On le voit : il est encore loin, le temps où les beautés du froid finiront par toucher le grand public, où la féerie de la maison givrée de Varykino fera le succès du film tiré du Docteur Jivago de Pasternak et où les enfants se mettront à adorer La Princesse des Glaces !

 

[1] Voir encore chez Bourdier, au début du 20e s. : « C’est la même nature, inculte et sauvage, le même froid, la même neige, la même manière de voyager et le plus souvent aussi les mêmes mœurs, les mêmes habitudes, et je dirai presque les mêmes habitants. » (521)

[2] Viatica

[3] 315-316 ; voir aussi Thesby 85-86, 181

[4] 26, 48, 107

[5] 221-224

[6] Oural du Nord = « région sauvage, glacée, presque inhabitable » -> « regard triste et hargneux sur la plaine basse et déserte qui l’environne. Tout ce qui est vivant fuit cet empire de la glace, et même les roches insensibles, dures comme de l’acier trempé, s’effritent et se transforment en sable que les vents impétueux étendent çà et là. » -> quasi-absence de végétation, aspect « lugubre », exploration très difficile (lacs, fondrières, froid glacial) [3] -> limite sud = bois de sapins « affreux, presque impénétrables », troncs pourrissants creux et couverts de mousse de fougères et de champignons, ravins et rochers abrupts, arbres ressemblant à des ours, marais, fossés, chemins qu’il ne faut surtout pas quitter sous peine de s’engloutir (4), silence de mort : « Ce silence, ainsi que le crépuscule perpétuel qui règne sous les vastes branchages, remplit l’âme d’une sorte de terreur » (6) / Sibérie septentrionale = toundra : « Des herbes, des mousses et des lichens composent toute la végétation de ces solitudes glacées, ternes, silencieuses. » (93)

[7] 10, 53, 55-56

[8] 166

[9] 203-206 + ILLUSTRATION

[10] Benyovzsky 224

[11] I 183

[12] I 181-182 ; voir aussi II 247-248 ; Cochrane 146, 221 / constat du pergélisol à Yakutsk par Wagner (188) et Cochrane (113)

[13] I 377 sq

[14] II 31-32 ; cf. aussi 190-191 ; Cochrane : « Elles ressemblent à « une tente illuminée, avec dans le bas des guirlandes ou des franges léchées par des flammes venant partout du fond de la tente. » (144) ; Bourdier : Aurore boréale au cap Chelagsk : « De ce point élevé que j’étais venu chercher jusqu’aux extrémités de la terre, je vis s’étendre devant moi un horizon immense. Parties des vagues confins de (519) cet horizon, de majestueuses colonnes de feu montaient dans le ciel, tantôt en le parcourant lentement, tantôt, au contraire, en le traversant avec la rapidité de l’éclair. De grands faisceaux lumineux se suspendaient à la voûte céleste comme autant de lustres éclatants décorant un pavillon sans bornes ; de ces centres de lumières s’élançaient de temps à autre dans l’espace d’immenses jets de flamme qui, semblables à de rapides fusées, s’élevaient jusqu’au zénith, pour éclater ensuite comme des bombes d’artifice, et laisser tomber des hauteurs du ciel une magique cataracte de feux éblouissants. Tout cela n’était pourtant que la décoration du spectacle plus imposant encore qui se déroulait à mes pieds : car là de vastes champs de glace s’élevaient comme des îles lumineuses au sommet des vagues, et s’y heurtaient avec un fracas épouvantable, pour disparaître dans l’abîme couvert d’écume et reparaître ensuite sur le sommet de quelque nouvelle vague, mais ternies, souillées et couvertes de limon et de sable. De tous les points de l’horizon, la glace, jusqu’alors morte et immobile, s’ébranlait et se rompait en faisant entendre un craquement formidable dont le bruit se mêlait au grondement des vagues en courroux et aux sifflements des vents qui, semblables au souffle de Dieu, passait sur cette scène de sublime chaos pour lui donner à la fois le mouvement et la vie. » (520)

[15] 62

[16] BdSP, VRus, 354-355

[17] 117 ; cf. aussi 213-214 ; Bourdier 481-482

[18] 121

[19] 195-196

[20]